Texte original

La belle inconnue

Texte produit dans le cadre d’un atelier hors les murs le 4 juillet 2017 au parc de l’église Saint-Ouen, Rouen.

Consigne d’écriture : Parcourir le parc pendant une dizaine de minutes en écoutant ses 5 sens (vue, ouïe, odorat, goût, toucher) et prendre des notes. Écrire un texte pendant une trentaine de minutes à partir de ces notes.

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Comme tous les soirs de 18 heures à 19 heures, la belle inconnue s’attarde dans le parc. J’ignore son nom car elle est toujours seule, personne ne vient la saluer d’un joyeux « Hé ! Bonjour Carole » ou d’un langoureux « Sarah chérie, tu m’as manqué ! ». Non, elle est aussi seule que moi. Le mystère de son nom est ce qui me tient en haleine jour après jour, cela m’empêche de m’effondrer et me fait me sentir vivant.

Dans mon imagination, je l’appelle Anastasia car je trouve que cela lui va bien. Elle a le teint pâle et les cheveux bruns avec quelques reflets acajou, comme la princesse slave. Ses yeux, je les devine en amande et de couleur bleue, mais c’est difficile à dire derrière les deux verres fumés cernés de rose foncé de ses lunettes de soleil. Elle a son banc fétiche, face à moi. Quand elle s’y assied, elle a parfois un lointain regard pour moi, comme si elle ne me voyait pas vraiment. Cela me rend triste. Suis-je transparent ?

Elle, rayonne. Tache claire aux courbes avantageuses et aux traits délicats sur un aplat de vert que forme le buisson derrière elle. Le parc est un écrin à la mesure de sa beauté, mais aucune nature ne saurait rivaliser avec la finesse de ses boucles brillantes, la rondeur de ses pommettes, ou encore ses doigts longilignes, plus menus que les brindilles des arbres.

Aujourd’hui, elle est au téléphone. Une main tient le petit objet noir brillant, tandis que l’autre lisse sa robe, un nouvel exemplaire à motifs bleus sur fond rose formant des rosaces, des arabesques, et toutes sortes de fleurs. L’enthousiasme avec lequel elle hoche la tête et éclate de rire me fait vibrer l’estomac. Qu’elle est belle, comme elle est heureuse !

Quand elle n’est pas là, tout ce qu’il me reste, ce sont les enfants qui jouent au ballon et les vieilles dames qui promènent leur chien. J’évite de baisser les yeux sur l’eau saumâtre qui m’entoure, les herbes collantes, le vert gluant de la mousse, celui profond des nénuphars ou encore la nageoire orange d’une carpe paresseuse. Cela m’ennuie profondément. Toujours du vert. Toujours du marron. Anastasia est un bouton de rose dans ce tableau sans saveur. Ses taches de rousseur, des petits soleils. On dirait qu’elle a sa propre cour, composée de feuilles jaune et vert tendre tombées à ses pieds comme j’aimerais pouvoir tomber moi-même. Si seulement j’avais des pieds ou des nageoires pour me mouvoir… Mais je ne suis que statue.

Chaque année, le centaure d’étain tombait amoureux d’une passante, jeune étudiante, touriste ou résidente du quartier Saint-Ouen. Toujours, il espérait mais jamais il ne prenait vie, une vie humaine.

Lorsque l’ocre sur les feuilles des arbres aura remplacé le vert, les flâneurs resteront chez eux. Il y aura de la pluie, ensuite du vent, et enfin la neige. Encore quelques mois, et il ne verra presque plus personne. Mais il lui faudra encore un an pour oublier le visage délicieux d’Anastasia, le temps pour lui de s’éprendre à nouveau d’une belle inconnue.

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